15. Giuseppe Cambini. from Nouvelle Méthode théorique et pratique pour le violon. Paris, Naderman (c. 1803). Facsimile reprint, Geneva, Minkoff, 1972, 19-22

De L'Expression, et des Accens.

L'Archet peut exprimer les affections de l'ame: mais outre, qu'on manque de signes pour les indiquer; ces signes, quand mê me on les inventeroit, deviendroient si nombreux que la musique deja trop chargée de traits indicatifs deviendroient pour les yeux un amas informe presque impossible a déchiffrer. Je m'éstimerois heureux si je pouvois seulement faire sentir a l'éléve par un petit nombre d'exemples la différence du mauvais, au médiocre, du médiocre, au bon, du bon, à l'éxcellent, dans la diversité d'éxpressions qu'on peut donner au mê me passage. Je choisirai pour ce moment, deux seules phrases, l'une tirée de l'élégant et tendre Boccherini, l'autre d'un Andante du Célébre Haydn. Voici la premiere phrase.

EXAMPLE 4

Je suppose qu'en exécutant cette phrase l'on ne songe qu'au mecanismes des doigts et de l'archet que l'on tire et l'on pousse chaque note avec un poids égale qui produise toujours un son uniforme et toujours fort. Cela ne produiroit qu'un bruit insignifiant et rauque, qui n'inviteroit personne a écouter le reste. Enfin, le but de l'Auteur seroit manqué. Qu'on éxécute ensuite la mê me phrase de cette manière et avec le doigté que j'indique ne faisant sortir de l'instrument qu'un demi-volume de son, quoique toujours égal partout.

EXAMPLE 5

On sentira qu'il y a déja une intention de nous porter quoique vaguement, et sans un grand interê t à en écouter la suite. l'Auteur pourroit dire alors que je vous ai fixé; mais je ne vous ai pas persuadé: tandis que mon intention étoit de vous persuader et de vous attendrir. Exécutez donc la phrase de la manière suivante, enflez et diminuez le son à mesure que le trait vous l'indique. Surtout pensez que vous voulez m'émouvoir... ...éléctrisez vôtre bras du feu de cette pensée...que vôtre archet soit vôtre langue et vôtre phisionomie; qu'il me dise (Quoi! vous savez que je suis innocent, vous me voyez malheureux! et vous ne daignez pas me consoler!) alors, fortement émû vous mê me par l'energie de cette interpellation expressive déclamez la phrase comme je vous la note.

EXAMPLE 6

Vous aurez alors le plaisir de voir le spectateur émû, immobile, et prèt à tout oublier pour vous écouter.

Venons à l'autre éxemple pris de la phrase de Haydn. Son expréssion est la naiveté, la candeur, l'innocence d'une bergere qui reproche à son amant de l'avoir trahïe.

EXAMPLE 7

Croyons pour un moment que le musicien ne voie là que des notes qu'il doit faire raisonner [sic: resonner?] par le mécanisme de ses doigts, en tirant et poussant sur des cordes de boyeaux. Les crins de cheval qu'il soutient avec son bras, tout au plus s'il peut, de cette maniere, exciter à la danse un grouppe de rustres oisifs qui auroient déja satisfait leur grossier appetit. Le bût de l'Auteur est encore manqué.

Exécutez a présent cette phrase dela manière suivante. Ne cherchez pas à tirer un grand volume de son, soutenez bien vôtre archet, ne donnez à vôtre bras qu'un poids très leger, observez bien les coulés et les détachés en ne vous servant cependant que du doigté ordinaire.

EXAMPLE 8

Vous devez déja sentir que la commencement de cette air à déja acquise quelque noblesse par cette autre manière de l'éxécuter. Il doit avoir fait sourire les jeunes femmes, en leur inspirant le desir d'en entendre la suite, mais le bût de l'Auteur n'est cependant pas encore rempli. Voulez vous l'atteindre? prenez vous y de la maniere suivante.

Pénétrez vous, d'abord, du sentiment naïf et tendre, qu'une jolie villageoise, encore vierge, éprouve, en reprochant à son amoureux l'infidelité qu'elle méritoit si peu. Supposez lui un caractère encore plus naïf que celui de Colette, dans le Devin du Village; elle ne connoit pas le depit elle n'écoute que sa tendresse elle ne dit que les paroles suivantes.

Quoi! tu peux m'ê tre infidèle!
Qui t'aimera plus que moi!
Si je te parois moins belle,
Mon coeur n'est il rien pour toi!

Ou quelque chose de semblable, mais mieux éxprimé. Alors éléctrisez vôtre bras d'un feux plus doux, plus bienfaisant que celui dont vous vous ê tes servi pour la phrase de Boccherini, et récitez avec interê t ce troisième éxemple. Avec le doigté et les signes que j'ai indiqué. (Ce que je dis là, vous ne pourrez pas l'éxécuter de si-tôt, mais du moins, d'après mon indication vôtre maître pourra vous en donner une juste idée).

EXAMPLE 9

Voila j'en suis sur ce qu'a voulu l'Auteur: interesser, attendrir, affecter le spectateur. Hélas! que ceux qui ne regardent pas la musique instrumentale que comme un vain bruit n'ont ils comme moi, entendu éxécuter les quatuors de Boccherini, de Haydn, et de quelques autres maîtres célebres, par Manfredi, Boccherini, Nardini, et moi, qui etois trop heureux de faire l'alto! je suis bien sur qu'ils tiendroient un autre langage ils avoueroient que l'art dramatique a toujours inspiré ces grands maîtres, mê me dans les ouvrages ou elle ne peut se montrer aux yeux.

J'ai toujours pensé que celui qui disoit, sonate, que me veux tu? n'avoit raison que parce que la musicien producteur et éxécuteur de la sonate avoit tort...s'il en eut été autrement, l'homme d'esprit n'eut pas eu le tems d'en avoir; il se fut plûtot écrié, sonate tu m'emeut ...tu m'attendris!..Apollon, Orphée, jouoient donc aussi des sonates!...je ne sais mais Tartini, mais Nardini, en jouoient. Et je les ai entendus.


Of Expression and Accents.

The bow can express the affections of the soul: but besides there being no signs that indicate them, such signs, even were one to invent them, would become so numerous that the music, already too full of indications, would become a formless mass to the eyes, almost impossible to decipher. I should consider myself fortunate if I could only get a student to hear, through a small number of examples, the difference between bad and mediocre, mediocre and good, and good and excellent, in the diversity of expressions which one may give to the same passage. I shall choose only two phrases for the moment, one taken from the elegant and tender Boccherini, the other, from an Andante of the celebrated Haydn.

Here is the first phrase.

EXAMPLE 4

I suppose that in executing this phrase one could dream of nothing save the mechanism of the fingers and of the bow, which one would pull and push for every note with equal weight, always producing a uniform and constantly loud sound.

This would create a meaningless and raucous noise, which would invite no one to listen to the rest. In short, the intention of the author would be missing.

If one executes the same phrase in the following manner, and with the fingerings I have indicated, one will make only half the volume of sound issue from the instrument, although always equal throughout.

EXAMPLE 5

One will hear that there is already an intention to reach us, albeit vaguely, and without creating in us any great interest in hearing what follows. The author would be able to say, All right, I have your attention; but I have not persuaded you: while my intention was both to persuade you and to move you. Then execute the phrase in the following manner, increase and diminish the sound as much as the sign shows you. Above all, think that you wish to move me...electrify your arm with the fire of this thought...so that your bow becomes your tongue and your countenance; so that it tells me: What! You know that I am innocent, you see me as unhappy! And you will not deign to console me! Then, yourself strongly moved by the energy of this expressive interpellation, declaim the phrase as I have written it for you.

EXAMPLE 6

You will then have the pleasure of seeing the spectator moved, immobile, and ready to forget everything in order to hear you.

Let us turn now to the other example taken from the phrase of Haydn. Its expression is the naivety, candor, and innocence of a shepherdess who reproaches her lover for having betrayed her.

EXAMPLE 7

Let us believe for a moment that the musician sees there only the notes which he must make resonate with the mechanism of his fingers, pulling and pushing on the gut strings. The horsehair which he holds up with his arm, is all to the better if he can, in this way, excite a group of rustics to dance who have already satisfied their grosser appetites. The goal of the author is again missing.

Now execute this phrase in the following manner. Do not seek to produce a big volume of sound, sustain the bow well, give to your arm only a very light weight, observe well the slurs and staccati, while ordinary fingering will serve.

EXAMPLE 8

You will already have heard that the beginning of this air has acquired some nobility from this other manner of execution. It will have made young women smile, inspiring in them the desire to hear what follows; but the intention of the author is still not yet realized. Do you wish to achieve it? Then learn from the following manner.

Enter, then, into the naive and tender sentiment, which a pretty village girl, still a virgin, feels in reproaching her lover for the infidelity which she has so little merited. Give her a character even more naive than that of Colette, in Le Devin du Village; she knows nothing of spite, she listens to nothing but her affection, and says nothing but the following words.

What! you could be unfaithful to me!
Who will love you more than I?
You may find me less beautiful,
But is my heart nothing to you?

– or something similar, but better expressed. Then electrify your arm with a fire sweeter and more gracious than that which served you for the phrase of Boccherini, and with interest recite this third example, with the fingering and the signs which I have indicated. (It may be some time before you are able to execute what I am telling you here, but at any rate your teacher should be able to give you some idea of it.)

EXAMPLE 9

Here I am sure that this is what the author wanted: to engage, to move, to affect the spectator. Alas! that those who hear instrumental music as a meaningless noise could not have heard, as I did, quartets by Boccherini, Haydn and other celebrated masters, played by Manfredi, Boccherini, Nardini, and myself, only too happy to play the viola! I am quite sure that they would speak in another way; they would avow that the dramatic art has always inspired these great masters, even in works which are not presented upon the stage.

I have always thought that he who said, sonata, what do you want of me? had reason only because the musician who produced and executed the sonata was at fault....had it been otherwise, that man of wit would not have had the time to have said this; he would instead have cried out, sonata, you touch me...you move me!...Apollo and Orpheus surely also played sonatas!... I know only Tartini, only Nardini as players. And I have heard them.